Moulinette
Il ouvre les yeux, coincé sous un amas de poutrelles. Des musiques venues du monde entier, réunies dans un brouhaha assourdissant, le tirent de sa torpeur. Il se regarde, il est vêtu d’habits de couleur, mélange de style et d’époques. Dans sa poche, un papier, un nom écrit dessus, le sien certainement : J. Séerien.
J. SÉERIEN — Joseph, Jules, Jérémie, Jonas, Jean-Claude, Jean-François… J’en sais rien moi, je ne connais pas mon nom.
Il se trouve dans un immense chantier, des gravats et des valises jonchent le sol. Que se passe-t-il ? Un exode ? Peut-être y a-t-il eu une catastrophe, une explosion, un cyclone… Mais non, apparemment, un simple mouvement de foule, un mouvement bruyant de gens convergeant vers le même point. Quelqu’un peut-il le renseigner ? Tout le monde paraît absorbé, indifférent.
À sa gauche des palissades jaunes hautes de 2,5 mètres permettent de canaliser la foule qui déambule. Elles sont molles : dès que suffisamment de gens s’agglutinent à leur pied, elles s’abaissent, les laissent passer, et remontent aussitôt.
Que faire ? Péniblement il se lève, jette un regard et décide de suivre le mouvement. Un homme vêtu d’un pardessus élimé, rapiécé en plusieurs endroits de tissu chamarré le bouscule avec un immense tableau :
J. SÉERIEN — Tu peux me dire ce qui se passe?
L’HOMME — Bien sûr, on va tout jeter, tout jeter et tout recommencer !
J. SÉERIEN — Ah bon, et pourquoi ?
Une vielle voiture pétaradante hurle dans leurs oreilles, ils se jettent sur un côté.
L’HOMME — Parce que c’est insupportable ! Salut !
À nouveau seul près du tas de ferraille, il reste dubitatif : qu’est-ce qui est insupportable ? Est-ce le tas de poutrelles enchevêtrées, est-ce le bruit ou peut-être des arbres qui empêchent la circulation ?
Une corne de brume appelle : arrive un capitaine au long cours vêtu d’un reste de pantalon en coutil bleu et d’une veste sombre avec de vagues reliquats de bordures dorées, tenant d’une main un magnifique sextant et de l’autre un vieux gouvernail. Il brandit son engin en hurlant :
LE CAPITAINE AU LONG COURS — Petit, où tu vas ?
J. SÉERIEN — Je ne sais pas.
LE CAPITAINE AU LONG COURS — Comment ça, tu ne sais pas ?
J. SÉERIEN — Ben non…
LE CAPITAINE AU LONG COURS — Eh bien, tu ferais bien de savoir ! Moi j’y vais, mais si tu sais pas où tu vas, je ne peux pas te prendre à mon bord.
Dans un tourbillon de vent, il disparaît derrière la palissade. Toujours hésitant, J. Séerien se décide. Il faut que lui aussi passe cette palissade. Peut-être que de l’autre côté, quelqu’un pourra lui dire ?
Les palissades s’aplatissent et laissent passer J. Séerien. Même chantier de l’autre côté. Quelques fumerolles s’élèvent d’un tas de gravats, où un panneau mentionne : « Fin des avanies. »
La foule erre, comme perdue, à la recherche de quelque chose. Elle trouve. J. Séerien aussi.
Elle trouve une immense moulinette dans laquelle sont précipités pêle-mêle tous ceux qui depuis des siècles aliènent : effigie de Christ, fragments épars de Mahomet, Bouddha en lambeaux, quelques dieux hindouistes, quelques messieurs en costume, ces rois de la finance, les hommes de paille et, pour finir, ce vieux mannequin des grands magasins, effigie de cette nouvelle religion aliénante : « le Consommisme ».
J. Séerien constate l’emballement de la moulinette : tout y passe, même les palissades, les gens jettent allègrement tout ce qui traîne…
Puis silence : que reste-t-il ?
Des gravats, des gens qui se regardent enfin, une petite musique qui grandit.
Texte écrit par Valentine Dubos lors de l’atelier d’écriture animé par Hélène Duffau à Cornebarrieu, dans le cadre du projet communautaire Zone Urbaine Textuelle de la Boutique d’Ecriture du Grand Toulouse (2009)

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